
Chers amis, chères amies,
Gilbert DUPONT nous a quittés le 13 mai 2026. Il avait 89 ans, et jusqu’au bout, il était là – le matin vers 10h, et l’après-midi vers 15h30, après la sieste – fidèle au poste, les yeux sur l’étang, comme si le Bassin de Thau avait encore besoin de sa surveillance.
Et quelque part, il avait raison. Parce que tout ce que vous voyez ici, cette base, ces bateaux, cette équipe, ces gamins qui apprennent à border les voiles ou à virer de bord… tout ça, c’est lui.
Au fond, Gilbert était un homme qui aurait pu se contenter de son poste à la Direction Départementale de la Jeunesse et des Sports de l’Hérault. Il aimait raconter que lorsqu’il avait pris son poste en 1959, il avait trouvé dans son bureau : une table, une chaise, une armoire… et dedans, deux ballons et trois plots. Voilà le patrimoine sportif du département ! De quoi décourager n’importe qui.
Mais Gilbert, ce n’était pas n’importe qui.
Alors au lieu de se lamenter, il regarde autour de lui, il voit le Bassin de Thau – ce grand lac salé que le bon Dieu a posé là comme pour lui faire un clin d’œil – et il se dit : « et si on faisait de la voile ? » Et il se lance. Sans encadrement. Sans budget. Sans base. Avec ses deux ballons et ses trois plots, métaphoriquement parlant.
Ce couillon – et nous disons ça avec tout l’amour du monde – ce couillon avait du nez.
En 1963-64, il repère un groupe d’étudiants qui font de la voile à Palavas, sans encadrement, un peu comme des moineaux sur un fil. Il leur propose de venir naviguer sur Sète, sur l’actuelle base du Barou. Sauf que le vent dominant vient du nord-ouest, et que de l’autre côté de l’étang, ça avait l’air nettement plus accueillant. Alors Gilbert fait ce que Gilbert sait faire : il prend rendez-vous avec Monsieur le Maire, M. Montet, et il négocie. Un enclos. Un Algeco. Une petite place à côté de la SNS, là où se trouve aujourd’hui la Maison de la Mer.
Mais voilà, avec Gilbert, ça ne pouvait pas rester petit longtemps. L’activité grandit, déborde, envahit tout – comme le mistral quand il s’y met. Il retourne voir le maire. Et le maire, qui avait compris à qui il avait affaire, lui propose de réhabiliter les anciens abattoirs de Mèze. Abandonnés, en ruine, sentant encore vaguement leur passé de viande fraîche. Gilbert visite, regarde, et dit oui.
En 1966, c’est officiel : il crée l’association Centre Régional « le Taurus ».
Le budget ? 54 822 francs. La flotte ? Quelques bateaux récupérés çà et là. Et pourtant, il y croit. Il construit lui-même des bateaux – des Yoles, des Optimist, un Ketch, un voilier de croisière de 14 mètres, des tricoques, des X4, des Vole au Vent. Il fait des voiles, il forme des moniteurs et monitrices. Il bricole, il dessine, il parle – oh, il parlait bien, Gilbert – mais surtout, il construit.
Il construit une base. Il construit une école. Il construit une histoire.
En quelques années, le Centre du Taurus devient une référence : stages pour enfants, pour adultes, classes de mer, formation de moniteurs, accueil de l’ENSEP, stages franco-allemands qui durent trente ans… Les chiffres donnent le vertige : des milliers de stagiaires, des centaines de stages, un budget qui ne cesse de croître. Tout cela dans un lieu que lui seul avait vu comme une opportunité, là où les autres ne voyaient que des ruines.
Et quand il passe la main en 1993, il laisse une maison solide – une maison qui continue de grandir, de stagner parfois, de se réinventer toujours.
Il prend une pause « Taurus » de douze ans. En attendant, trois directeurs lui succèdent : Alain Marty de 93 à 99 – et entre temps, le Centre du Taurus change de nom et devient le Yacht Club de Mèze, puis Vivian Carniel prend la main de 99 à 2001, et en suivant Christophe André de 2001 à mai 2005.
En mai 2005, le Conseil d’Administration décide de passer le relais à une jeune femme de tout juste 30 printemps. Gilbert, devant sa volonté et sa ténacité, a pris sous son aile cette jeune Directrice aussi têtue que lui !
Toujours est-il qu’à partir de cette année-là, il est revenu. Tous les jours. Deux fois par jour. Et moi – et nous avec l’équipe – on lui en a fait voir de toutes les couleurs. Il a rendu la pareille.
Aujourd’hui, le Yacht Club de Mèze, c’est plus de 3 000 stagiaires par an, 140 bateaux de l’Optimist au J24, des scolaires, des colonies, des stages d’été, de la voile handivalide, des championnats de France, des championnats d’Europe, des formations de moniteurs en partenariat avec le CREPS de Montpellier – et tout ça avec peu de subventions et un budget équilibré. C’est mariole, non ?
Gilbert aimait la Méditerranée. Il la connaissait de long en large et en travers – littéralement. Il avait ses carnets de croquis remplis lors des régates, ses bons plans pour les mouillages secrets, ses aventures de l’autre côté de la grande bleue. Un homme de mer, discret, visionnaire, poli, et bien dans ses pompes.
Quand il n’était pas en mer, il était sur son bateau ici même – « l’An Que Ven », « l’année qui vient » en occitan – et il y avait toujours un truc de travers sur l’An Que Ven. À réparer, à améliorer, à bidouiller. Le bateau parfait, c’était pour l’année prochaine. Toujours. Et quand ce n’était pas le sien, il grimpait en haut du mât des autres – à un âge où d’autres font la sieste prolongée – il réparait les voiles de l’école, nous conseillé sur les travaux de réaménagement des locaux, assurait le comité de course lors des régates. Il a été le conseiller pour l’achat de nos J24, et on l’avait embarqué jusqu’à Monaco pour ça. Il en est revenu avec son avis tranché, son bon plan de mouillage pour le retour, et – paraît-il – un petit tour en hélicoptère au-dessus de la principauté. Il a même participé à des tournages de la série Candice Renoir sur l’étang.
Mais nous ne rentrons pas dans les détails : si nous commençons les anecdotes de Gilbert, on y est jusqu’à la fin de la semaine, et il nous manquerait encore du temps.
Gilbert, au nom du Yacht Club de Mèze, au nom de tous ceux et celles que tu as guidés, formés, inspirés, encouragés, avoinés et houspillés- au nom de tous ceux et celles qui ont appris à aimer la voile grâce à toi – merci.
Merci d’avoir regardé cet étang et d’y avoir vu une école.
Merci d’avoir vu ces ruines et d’y avoir bâti une maison.
Merci d’avoir été ce couillon génial qui a tout changé.
Bon vent, Gilbert.
